Ce que le M&A m'a appris sur la vraie valeur d'une entreprise

Le multiple est un résultat. La valeur, elle, se construit bien avant le processus de vente.

Cession & M&A/18 août 2026/Olivier Daumarie/8 min

Je ne suis ni banquier d'affaires, ni avocat spécialisé en fusions-acquisitions. Je n'ai pas la prétention de couvrir l'ensemble de la palette technique, juridique et financière d'une opération. J'ai en revanche participé à des opérations de M&A, à des due diligences et à des phases d'intégration, principalement dans des environnements software, et j'accompagne aujourd'hui des dirigeants sur des sujets de structuration, de croissance et de préparation. C'est ce regard-là que je propose ici : celui d'un dirigeant qui a vu, de l'intérieur, ce que des acquéreurs et leurs conseils regardent réellement.

La conversation avec un dirigeant qui envisage une cession commence presque toujours par la même question : « à combien de fois l'EBITDA se vendent les entreprises comme la mienne ? ». C'est une question légitime, mais arrive-t-elle dans le bon ordre ? Le multiple est un résultat. La valeur, elle, se construit bien avant le processus de vente.

Le multiple est un point de départ

On parle de multiples d'EBITDA, parfois de multiples de chiffre d'affaires, souvent d'une combinaison de plusieurs approches selon le secteur, la taille de l'entreprise et la nature de ses revenus. Ces références existent, elles circulent, et elles donnent un ordre de grandeur utile pour se situer. Mais un multiple sectoriel n'est pas une valorisation : c'est une hypothèse de départ, appliquée à une entreprise théorique dont on ne connaît encore ni la solidité, ni les risques, ni la trajectoire réelle.

Ce qui détermine la valeur finale, c'est ce que l'acquéreur découvre en regardant l'entreprise de près. Entre le premier échange et la signature, la fourchette initiale se déplace, dans un sens ou dans l'autre, en fonction de ce qui se confirme et de ce qui se révèle. Un dirigeant qui raisonne uniquement en multiple raisonne sur une entreprise abstraite. Un acquéreur, lui, achète celle qui existe vraiment.

Une due diligence regarde désormais presque tout

Les processus d'analyse se sont considérablement professionnalisés. Une due diligence sérieuse ne se limite plus à une revue comptable et juridique : elle examine la qualité du chiffre d'affaires autant que son montant, la structure des marges, le degré de récurrence des revenus, la concentration du portefeuille clients, la nature et la durée des contrats, les engagements pris, les risques susceptibles de se traduire en garantie de passif.

Elle regarde aussi, et de plus en plus, ce qui ne figure pas dans les états financiers : l'organisation réelle, la dépendance de l'entreprise à certaines personnes (souvent au dirigeant lui-même), l'existence de processus effectivement utilisés, la qualité du produit, la solidité des partenaires, la réputation sur le marché, la capacité à délivrer, le suivi client et le service après-vente. Autrement dit, la cohérence entre la promesse commerciale et la réalité opérationnelle.

Dans la tech en particulier, il n'est pas rare que des clients ou des partenaires soient interrogés. L'objectif n'est pas de piéger l'entreprise, mais de vérifier trois choses qui devraient normalement se recouvrir : ce que l'entreprise affirme vendre, ce qu'elle délivre effectivement, et la façon dont ses clients vivent la relation. Quand ces trois éléments coïncident, la confiance s'installe et la discussion sur le prix se simplifie. Quand ils divergent, chaque écart devient un argument de négociation.

La notion d'entreprise « M&A ready »

Certaines entreprises se trouvent naturellement proches d'un état que l'on pourrait qualifier de « M&A ready ». Non pas parce qu'elles ont préparé une cession, mais parce qu'elles ont été bien construites : un dirigeant correctement entouré, une équipe de direction qui existe réellement, des processus en place et effectivement appliqués, un reporting fiable et produit dans des délais raisonnables, des contrats propres, une bonne connaissance des clients, des marges suivies dans le détail, une organisation lisible pour un tiers, des dépendances identifiées et maîtrisées.

Dans ce cas de figure, la préparation d'une opération peut être relativement courte, parfois moins de six mois. Il ne s'agit pas de transformer l'entreprise, mais de préparer proprement l'opération : rassembler la documentation, construire une data room cohérente, aligner les informations entre elles, objectiver les risques connus, présenter clairement le modèle et la trajectoire.

Je ne crois pas pour autant qu'une entreprise doive vivre en permanence en état de préparation à la vente. Ce serait une manière étrange de diriger, et probablement contre-productive. Le concept est utile comme grille de lecture, pas comme injonction : il oblige à se demander ce qu'un tiers exigeant comprendrait de l'entreprise s'il l'ouvrait aujourd'hui.

Trois situations, trois horizons de préparation

Dans la pratique, je rencontre trois configurations assez distinctes.

La première concerne les entreprises déjà très structurées. Le travail de préparation y est essentiellement un travail de mise en forme et de cohérence. Quelques mois suffisent souvent, parfois moins de six, parce que l'essentiel a été construit au fil des années.

La deuxième concerne les entreprises saines mais perfectibles : la performance est là, le marché est bon, mais le reporting reste artisanal, quelques contrats sont anciens ou mal formalisés, certaines fonctions reposent sur une seule personne, la connaissance client est réelle mais dans les têtes plus que dans les systèmes. Une feuille de route de douze à dix-huit mois permet alors d'améliorer ce qui doit l'être (reporting, processus, organisation, contrats, dépendances, suivi des marges) puis, surtout, de laisser vivre ces améliorations suffisamment longtemps pour qu'elles produisent des effets observables.

La troisième concerne les entreprises qui ont grandi plus vite que leur maturité : start-up en forte croissance, réseau en franchise, société qui a doublé de taille avec peu d'effectifs de structure. La valeur potentielle peut être considérable, mais tout reste à consolider en même temps : la qualité du chiffre d'affaires, sa récurrence, les marges, la lecture du compte de résultat, la composition du portefeuille clients, l'organisation, les processus et, surtout, leur appropriation par les équipes. Dans ce type de situation, disposer de moins de dix-huit mois peut peser directement sur la valorisation, parce que l'acquéreur voit une entreprise encore en cours de consolidation et peut intégrer ce risque dans son prix.

Un point mérite d'être souligné, car il est régulièrement sous-estimé : un processus rédigé récemment mais jamais éprouvé n'a pas la même valeur qu'un processus appliqué, testé, corrigé et adopté depuis plusieurs mois. Un classeur de procédures produit trois semaines avant une due diligence se repère immédiatement. Ce que l'acquéreur cherche, ce n'est pas la documentation : c'est la preuve que l'entreprise fonctionne de cette manière.

La valeur ne se réduit pas à la maturité organisationnelle

Il serait faux d'en conclure que seule une entreprise parfaitement structurée peut être bien valorisée. J'ai vu l'inverse à plusieurs reprises. Une entreprise imparfaitement organisée peut atteindre une valorisation élevée lorsque l'acquéreur achète autre chose : une marque, une technologie, une propriété intellectuelle, une communauté, une position sur un marché, un accès client difficile à reproduire, une équipe rare, ou plus largement une perspective stratégique qui lui manque.

Dans ce cas, l'acquéreur sait souvent parfaitement qu'il devra intégrer fortement l'entreprise dans son propre groupe, et il a déjà anticipé le travail de mise à niveau. Le raisonnement n'est plus celui d'un rendement à court terme, mais d'une accélération.

Une entreprise peut avoir beaucoup de valeur sans être parfaitement structurée. Mais dans ce cas, il faut comprendre ce que l'acheteur est réellement en train d'acheter.

Cette compréhension change tout pour le dirigeant : elle détermine la manière de négocier, ce qu'il peut espérer conserver, le rôle qu'on lui proposera après l'opération, et l'avenir concret de ses équipes. Un dirigeant qui a lucidement identifié ce qui fait la valeur de son entreprise aux yeux d'un acquéreur donné est dans une bien meilleure position que celui qui défend une valorisation sans savoir sur quoi elle repose.

Le prix annoncé n'est pas toujours le prix encaissé

C'est probablement le point que les dirigeants découvrent le plus tardivement. Une opération peut être beaucoup plus complexe qu'un simple versement unique au jour de la signature. Elle peut comporter des ajustements de prix liés à la trésorerie ou au besoin en fonds de roulement, des sommes placées sous séquestre pendant une période donnée, une garantie de passif encadrant les risques antérieurs à la cession, des paiements différés, un earn-out indexé sur des performances futures, un échéancier d'acquisition, voire une acquisition progressive du capital étalée dans le temps.

Ces mécanismes ne sont pas des pièges : ils servent à réconcilier deux lectures différentes du risque et de l'avenir. Mais ils ont une conséquence directe qu'il faut avoir en tête très tôt : une partie du prix peut rester conditionnée à ce que l'entreprise réalisera, ou révélera, après la signature. Un dirigeant qui raisonne uniquement sur le montant annoncé dans la lettre d'intention se prépare à une déception ; celui qui a compris la structure du prix négocie sur les bons paramètres.

Les hommes, les produits, les processus

Quand je repense aux opérations auxquelles j'ai participé, ce qui faisait la différence tenait rarement à un montage. Cela tenait aux femmes et aux hommes de l'entreprise, à leur compétence et à leur envie de continuer ; à la qualité réelle des produits ou des services ; aux processus, lorsqu'ils ont du bon sens ; à la capacité à délivrer ce qui a été vendu, dans les délais annoncés ; à l'agilité face à l'imprévu ; à la qualité de la relation client ; à la robustesse d'ensemble de l'organisation.

Sur les processus, une nuance me paraît essentielle. Un bon processus ne doit pas rigidifier l'entreprise. Il doit sécuriser ce qui doit l'être (la facturation, les engagements contractuels, la qualité, la conformité, la continuité d'activité) tout en laissant l'organisation réagir vite là où la vitesse est un avantage concurrentiel. Une entreprise sur-procédurée n'impressionne pas nécessairement un acquéreur : elle peut aussi suggérer une organisation qui a remplacé le jugement par la règle.

La meilleure préparation reste de construire une meilleure entreprise

La question utile n'est pas « combien vaut mon entreprise ? », mais « qu'est-ce qu'un acquéreur sérieux découvrira lorsqu'il la regardera réellement ? ». C'est une question inconfortable, parce qu'elle oblige à examiner sa propre organisation avec le regard d'un tiers qui n'a aucune raison d'être indulgent. C'est aussi la plus productive, y compris pour un dirigeant qui ne vendra jamais.

Car la plupart des chantiers qui améliorent une valorisation (clarifier l'organisation, fiabiliser le reporting, réduire les dépendances, suivre les marges par activité, assainir les contrats, développer les managers) sont exactement ceux qui rendent l'entreprise plus solide et plus agréable à diriger. La différence tient au calendrier : engagés suffisamment tôt, ces chantiers produisent des résultats réels, visibles et crédibles. Engagés dans les semaines qui précèdent une opération, ils ressemblent à ce qu'ils sont.

C'est probablement l'enseignement le plus durable que je retire de ces opérations : la valeur ne se négocie pas au moment de la vente, elle se constate. Ce qui se négocie, ce sont les écarts entre ce que le dirigeant croit avoir construit et ce que l'acquéreur découvre.

L'auteur

Olivier Daumarie · dirigeant opérationnel et entrepreneur, il met son expérience au service de dirigeants de PME, d'ETI et de grands groupes. oda@py-advisory.com

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